Après un long voyage chaotique, la porte de la voiture où Julius avait passé la nuit avec ses sœurs et son petit frère, entassés parmi les bagages, s’est ouverte sur une rue multicolore irréelle pour des yeux habitués aux champs de canne et à la brume des collines : partout des maisons de briques ou de bois peintes en couleurs vives rattrapées par le temps en éclaboussures glauques, partout les tâches grises et acajou des toits de tôle piqués de rouille, des lambeaux d’affiches, papillons verts jaunes rouges mangeant les planches bleu ciel d’une échoppe, et la poussière ocre qui se mêle à tout, dans le ruisseau aux papiers et aux déchets, aux mille reflets fascinants marinant dans cette eau noire traînée d’encre hésitante, où, en quelques flaques, des gamins se lavaient. Quand Julius arriva à Bigtown, il avait huit ans.
Pour un gamin de cet âge débarquer à Bigtown, cette grosse baleine géométrique échouée sur la côte sud de l’île, c’était être lâché dans un monde déjà trop rempli et qui ne veut pas de toi, où chaque jour est une course à la survie qui ne s’arrête pas avec la tombée de la nuit. Parfois, tu attends tellement en faisant tout pour tromper ta faim que ton estomac se venge la nuit et gargouille, te faisant trembler des pieds jusqu’à la tête, que tu ne puisses pas fermer l’œil…Et pourtant, dans les rues de Bigtown, la vie déborde, comme si l’énergie d’un monstre marin antique grouillait encore dans ses artères, décidant les architectes coloniaux à construire toutes ses rues perpendiculaires et ses lotissements carrés, comme pour en canaliser la sombre puissance. Si tu n’avales rien, c’est la ville qui t’engloutit, l’Eldorado des miséreux de l’île se nourrit des égarés qu’il attire, ils dansent comme des éphémères devant une bougie brûlant leurs espoirs. La ville n’a rien à offrir, que des promesses, et les proies faciles qu’elles attirent. Des hordes affamées, prêtes à bondir, se terrent et guettent même le peu que tu as, comme partout depuis l’Océan primitif, chacun dîne d’un plus petit que soi. Dominants et dominés, et toujours les mêmes qui paient. Un proverbe coréen dit que quand les baleines se battent, les crevettes ont le dos brisé.