L’hospitalité chez les villageois éthuriens est une notion très complexe. Mon premier contact avec eux, le soir de mon arrivée, alors que
j’entamais la traversée à pied du pays, est resté gravé en moi.
Après une trentaine de kilomètres pour m’éloigner du port, je m’arrêtai dans une ferme à la sortie d’un village. Un couple de paysans
rondelets, sans âge ni expression, accepta de m’accorder l’hospitalité pour une nuit. Je ne voulais rien accepter d’eux ; voyageant pour mon loisir, j’estimais que je ne devais pas abuser de
leur gentillesse. Qu’ils m’offrent un toit pour la nuit était bien suffisant, mais en m’obstinant à refuser leurs attentions, il semblait que je manquais aux règles élémentaires de la bienséance
locale.
Ils voulurent donc me nourrir. J’avais beau prétendre que j’avais déjà mangé en arrivant au village, la coutume voulait qu’ils m’offrent une
part de leur meilleur plat. Mes hôtes me servirent donc de la tripe de chèvre partiellement séchée au soleil. Rarement la subjectivité du mot « meilleur » me fut plus difficile à
avaler. Ils me proposèrent ensuite un pâté de viande de ragondins repêchés entre les grilles de la station d’épuration, ce qui leur donnait un fumet si particulier. Enfin, j’eus droit au dessert
à une tarte au vieux fromage de chèvre dont l’odeur m’accompagne encore, bien des bains et des années après.
Il était alors de mon devoir de réciter le poème de remerciement traditionnel pour le repas et les délices occasionnées, et je dus ensuite,
comme c’était la règle, improviser un spectacle pour distraire mes hôtes. Eux avaient la tâche de me frapper à coups de gourdin chaque fois que ce que je disais leur déplaisait. En telle
situation, on apprend vite le consensus. Malheureusement à leur goût, et pour mes os, je ne connaissais que deux histoires avec des chèvres.
Ensuite la tradition voulait qu’avant de dormir j’aille honorer mon hôtesse et éventuellement mon hôte, le choix lui appartenant bien sûr.
Après les coups de gourdins, j’avoue que mes pensées étaient loin de lorgner vers la sensualité, mais, selon les mêmes règles, c’était armés de matraques que mes hôtes estimeraient mes
performances physiques.
Une fois leurs libidos satisfaites, j’étais trop épuisé pour réussir à m’endormir sur le vieux canapé où ils m’avaient abandonné. Le premier
rayon de soleil ne tarda pas à me libérer ; avec lui s’achevait la charte des devoirs d’une nuit d’hospitalité en Ethurie. Je partis précipitamment, bien décidé pour la suite à dormir dans
les bois.